Et toi, qu’est ce que t’as appris?

Dimanche soir, au bar avec deux stagiaires de Juan XXIII, alors qu’on était en train de parler de la Coopération et des effets que cela peut avoir pour l’association locale, l’un deux m’a demandé « et toi, qu’est ce que t’as appris de ton expérience ici ? »… Bonne question… !

Dans quelques semaines, cela fera un an et demi que je suis au Nicaragua, en tant que coopérante. Sa question m’a beaucoup fait réflechir, car tout a changé depuis avril 2016, et effectivement, comme le disait mon co-parte Kenneth dans la vidéo que j’avais faite sur notre projet de viviendas à León, la coopération ça marche dans les deux sens.
Il y a ce que le coopérant apporte techniquement à l’association, mais aussi humainement à l’équipe avec laquelle il travaille. Et il y a le reste… tout ce que le coopérant apprend et ressent pendant la mission.

Sur le plan profesionnel, j’ai appris énormément de choses: la première qui me vient à l’esprit, c’est la diplomatie. Dans mon cas, ce n’était pas gagné d’avance… Mais si l’on n’apprend pas à amener nos idées correctement, au bon moment, à expliquer pourquoi on propose telle chose; et surtout si l’on n’explique pas bien où l’on veut en venir avec notre idée, la coopération ne se fera pas. Il faut être clair dans nos messages, et expliquer notre vision à long terme: il est important que l’équipe comprenne que si il est vrai qu’aujourd’hui quelque chose semble contraignant, à long terme cela apportera beaucoup à l’association… Si l’on ne prend pas le temps d’expliquer, rien ne changera, et tout continuera comme avant.

Expliquer et argumenter le long terme, c’est un des points clés de la coopération.
Concernant ma mission, dans le cas du Nicaragua, il y a cette culture de faire les choses au jour le jour. Il m’a fallut comprendre ça, comprendre que moi je voyais à long terme, que eux voyaient plus en fonction du marché actuel, et en prenant le temps d’expliquer ma vision, d’argumenter correctement, les choses ont changé petit à petit. Cela prend du temps, et je suis vraiment contente d’avoir 2 années pour le faire, car c’est ce qu’il faut. Aujourd’hui mon co-parte propose spontanément des idées qui auraient de l’impact a long terme, et je suis super fière de lui.

Bien sûr, sur le plan technique, j’ai appris la construction nicaraguayenne avec la maçonnerie renforcée, chose que je n’avais jamais fais en Suisse. Mais aussi tout le coté « débrouille » de la construction, car l’association, à part une bétoneuse, un compacteur et un générateur,  n’a pas de machine de chantier. Tout se fait de manière traditionelle, et la majorité du temps, c’est moi qui apprends en regardant les ouvriers faire.
D’ailleurs, quand il me disent « Vous vous savez mieux que nous », à chaque fois je leur réponds que non, que j’apprends énormément d’eux et je vois que certains ont du mal à me croire, persuadés que venant d’Europe, je sais tout faire mieux qu’eux, mais c’est loin d’être le cas.
Je suis en train de vivre aussi une expérience d' »être la contremaître » pour une équipe de 5 personnes, sur un chantier de 4 mois de structure métallique: c’est super enrichissant, et dans ce cas là, c’est mon coparte qui m’appuye dans tout ce qui est choix du matériel en fonction de ce que propose le marché Nica.

Avec les mois qui passent, j’ai pu aussi me rendre compte de ce que j’aime vraiment, c’est-à-dire apprendre aux gens à construire: former les contremaîtres, expliquer le pourquoi du comment aux ouvriers, qu’ils comprennent pourquoi on veut telle manière de faire et pas une autre, expliquer l’importance de la planification de chantier, etc.

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Formation Maestros de Obra avant Sebaco

D’ailleurs, j’espère pouvoir continuer pour une troisième année avec une autre association, en tant qu’assistance technique, où le rôle serait d’appuyer les communautées pour de l’auto-construction.
Je pense sincérement que l’assistance technique aux communautées est quelque chose de très important pour que les personnes comprennent pourquoi leur vivienda est construite de telle manière, pourquoi il faut choisir du bon matériel, pourquoi il ne faut pas construire un mur en 2 temps: le commencer aujourd’hui, et le terminer quand on aura plus d’argent.
Pour notre chantier actuel à Sebaco, où on ne construit pas avec les communautées, mais pour les communautées, on a du faire face à beaucoup d’incompréhension de leur part, et de doutes vis à vis du matériel utilisé par Juan XXIII – alors que nous construisons bien et dans les règles de l’art. Même si Juan XXIII est intervenu plusieurs fois pour expliquer ses choix et rassurer les béneficiaires (c’est là aussi que la diplomatie est importante!), personellement j’ai senti qu’il était trop tard pour donner des explications techniques: Il faut faire ça dès le début, expliquer la Construction, ne pas laisser le doute s’installer.
Les peurs des béneficiaires étaient fondées sur rien, il s’agissait simplement de constatations de personnes qui ne connaissent pas la Construction: Par exemple, des familles ont cru que leur vivienda ne seraient pas imperméables, car à cette étape du chantier nous n’avions encore rien fait au niveau du revêtement de facade, donc évidemment les blocs de ciment étaient en contact direct avec la pluie et se mouillaient.
Ou encore une famille a demandé aux ouvriers de recouvrir 100% des cloisons en plâtre avec de l’enduit, car ils ne comprenaient pas pourquoi l’enduit ne s’appliquerait que sur les bandes, et non pas sur toute la cloison. Et ca les a rassuré de voir la cloison recouverte d’enduit. Mais pour nous, ca a été un désastre une fois qu’il a fallut poncer touuuute la cloison entière 🙂
Ce que j’ai compris de ce projet, c’est que les communautées ne connaissent pas les « nouveaux » matériaux, et je pense vraiment qu’il faut prendre le temps d’expliquer notre métier avant de construire quelque chose.
Aussi, je crois tout simplement que les nicaraguayens sont tellement habitués à recevoir des choses gratuitement de la part du gouvernement, que dans le cas de la collaboration avec Juan XXIII, où les familles s’engagent à payer 8’000US$ en 12 ans, il y a une réaction de peur qui apparaît: c’est la première fois de leur vie qu’ils signent pour une telle somme et vient alors la peur de recevoir quelque chose de mauvaise qualité. Beaucoup d’entreprise de construction au Nicaragua ont d’ailleurs la réputation de construire mal, d’utiliser des matériaux non-certifiés, etc. Alors, c’est à nous, en tant qu’ingénieurs de rassurer les futurs habitants de nos viviendas, et de leur montrer que nous construisons bien. Mais aussi, et c’est très important, de s’assurer qu’ils aient compris et qu’ils soient d’accord avec ce que nous construisons.

Sur le plan personnel, il s’est aussi passé énormément de choses:
D’abord, je suis tombée amoureuse du Nicaragua: ce n’est pas simplement des paysages et un océan que j’adore; c’est des gens, une gentillesse, une hospitalité incroyable – qui souvent se traduit par offrir de la nourriture – et des personnes qui veulent s’en sortir. Et ils ne veulent pas s’en sortir seul: ils veulent que leur famille entière s’en sorte.
C’est des jeunes qui veulent un autre futur, mais qui sont bloqués par le système en place. Alors ils cherchent à s’en aller, aux Etats-unis ou en Europe, mais pas pour fuir: pour apprendre, et pouvoir revenir et changer leur pays. Car les nicas sont enormément attachés à leur terre et j’en ai rencontré très peu qui envisage de quitter définitivement le Nicaragua: au contraire, tous veulent le changer, l’améliorer pour le rendre plus libre.

Ensuite j’ai appris la patience: ici on ne sait jamais quand et comment, mais les choses arrivent. Tout se fait, mais il faut simplement attendre.
Ici, ca ne sert casiment à rien d’organiser, car on ne maitrise pas le facteur temps: Le bus passera… bientôt. Les autoritées vont donner leur accord… sous peu. La réunion est programmée à 8h… Mais bon, tout le monde sait que les gens commenceront à arriver à 9h00, et que la réunion débutera rééllement à 10h. Le trajet en bus pour Managua- Sebaco? 1h40! (Mais souvent 2h40, parce que ca dépend du nombre de personnes qui monteront dans le bus durant le voyage).

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Managua – Sebaco

J’ai appris à vivre dans un pays machiste, et à remettre les hommes dans la rue à leur place, ce que je n’aurais jamais penser oser faire avant. Ca, même au bout d’un an et demi, c’est toujours dur à supporter et ca m’énerve toujours autant. Je sais que c’est un manque d’éducation, etc; mais que ca soit pour moi ou mes amies, c’est insupportable de se prendre 5 remarques en marchant 10 minutes dans la rue, tous les jours, tout le temps, partout.
Au travail, par contre, j’aime beaucoup l’impact que cela crée de travailler en tant que femme sur le chantier avec les ouvriers. Ca commence toujours par la même chose, que ca soit avec moi ou avec Liliet: ils nous saluent à peine, souvent ne nous regardent pas lorsqu’on leur parle. Puis on travaille ensemble: petit à petit, ils arrêtent de demander confirmation de nos décisions à notre collègue homme…
Pour ma part, à chaque fois, il s’est passé un moment pendant le chantier où le respect s’est imposé car apparement je les ai supris: En les aidant à décharger le matériel du camion, en échangeant mon casque blanc d’ingénieure contre un casque jaune, pour le donner à un ouvrier car son casque tombait sans cesse, en tirant un bus bloqué dans la boue avec le Hilux, etc. Ces situations ont à chaque fois fait que le lendemain, les ouvriers me saluaient par « Buenos dias ingeniera »: en voyant que je peux faire la même chose qu’eux sur le chantier, il y a apparement une prise de conscience qui se fait de leur côté, qui me fait exister en tant que Personne.
Et à la fin du chantier, on s’entend très bien, il y a un vrai respect qui s’est installé entre eux et nous, on peut même se permettre de rire avec eux. D’ailleurs souvent à partir de là, ils nous appellent « jeffa ».
J’ai remarqué aussi que quand on en reprend un pour une mauvaise attitude, il vient s’excuser spontanément à la fin de la journée, contrairement à si c’est notre collègue homme qui lui fait une remarque.

Voila en très gros tout ce que j’ai appris depuis avril 2016… Bien sûr, il y a plein d’autres choses, mais ce sont les principales. Evidemment, ma réponse serait incomplète si je ne mentionnais pas le dernier point positif de mon année et demi au Nicaragua: Toutes les rencontres que j’ai faite ici, celles qui marquent, qui aident à avancer.

 

#Feliz # Aucunregret #Sourire

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