Chantier Sebaco – « Bas-toi ! Tu le fais pour elles »

Pendant 4 mois, de avril à juillet 2017, ma collègue Liliet et moi sommes partie à Sebaco pour un projet de construction de 21 maisons sociales.

Sebaco est situé à 30 km de la ville de Matagalpa: c’est la seconde ville importante du département, de par son activité économique et industrielle.
Bien que le centre soit à peu près développé, et qu’on y trouve tout ce qu’il faut – un supermarché, les banques, le marché et des petits commerces – les environs immédiats de la ville restent sans urbanisations.

Fin avril, l’association Roncalli Juan XXIII a sélectionné 21 familles de 4 quartiers de Sebaco – Hugo Chavez, et son annexe, Cihualcoalt, et Tomas Borge – pour participer au projet « vivienda y comunidad » de l’année 2017.

Le début du projet a été bien chargé : après avoir annoncé les familles sélectionnées, il a fallu créer avec elles un comité, qui assurerait la communication et l’organisation entre l’association et les 21 familles. Ensuite, il a fallu organiser le stockage du matériel de construction pour chaque famille, les maisons étant reparties dans un périmètre de +/- 2 km alors que nous n’avions qu’une seule camionette. Et, chaque famille s’est aussi engagée à mettre à disposition de l’association un main d’œuvre pendant 3 mois.

En parallèle de ça, la partie plus compliquée pour nous les ingénieures a été l’organisation du personnel de construction sur place: l’association Roncalli n’ayant pas son propre personnel sur place, il nous a fallu trouver 9 contremaîtres, qu’on a été cherché jusqu’à la ville de Matagalpa. Le  problème, c’est qu’ils ne connaissaient ni le modèle de vivienda que l’on construit, ni la qualité de finition qu’attend Juan XXIII.

Pour le modèle de vivienda, on leur a fournit des plans bien sûr; mais sur les 9 contremaitres, il n’y en avait que 6 qui savaient lire, et seulement 4 qui savaient lire des plans. Donc on était consciente qu’on partait avec un handicap, et qu’il faudrait assurer niveau supervision.
Pour la partie qualité constructive, on a décidé de faire 2 heures de formation pour leur rappeler les principes constructifs, expliquer nos exigences au niveau des mélanges, des finitions, etc.

Sur ce chantier, nous avons construit le même modèle que le chantier de León en 2016 : Une maison de 42 m2, en maçonnerie renforcée, avec un toit en structure métallique, les réseaux d’eau et d’électricité, et des fenêtres.

Les difficultées de ce chantier ont été multiples. En fait… je crois qu’on peut même dire qu’il n’y a rien eu de simple pendant ces 4 mois.

D’abord, la supervision: Suivre l’avancement en continue de 21 maisons qui montent de maniere simultanée, mais réparties dans 4 quartiers, c’est un peu casse-tête. D’autant qu’au début on avait établit un ordre de visite des maisons, jusqu’à ce qu’au bout d’une semaine on se rende compte que les ouvriers ne travaillaient rééllement que quand c’était l’heure de notre passage. Donc il fallait varier le sens de nos visites.

Ensuite, le transport de materiel:
Premièrement, pour réduire les coûts, l’ingénieur responsable du budget a decidé de partager du materiel entre différents chantiers. Ce qui, sur le papier est une très bonne idée, mais dans la realitée l’est beaucoup moins, quand il y a 2 km entre les maisons, et une seule camionette a disposition. Sur ce point je pense que la lecon est apprise et retenue pour le prochain projet 🙂
Deuxièmement, le fournisseur de matériaux nous livrait le materiel à la maison/bureau/depot/salle de conference/lit de camp où Liliet et moi logions. A partir de là, chaque famille devait venir chercher le matériel pour sa vivienda, et l’emmener sur son chantier. Alors autant, il y a des moments, j’ai adoré – on a vu des tanques d’eau partir sur des tchouk-tchouk, des tuyaux de 4 mètres de long encordés à des bicyclettes, etc. Autant la plupart du temps, ca a été super compliqué, parce que du coup l’approvisionnement en matériel du chantier dépendait des familles, qui ne se rendaient pas compte de l’importance d’avoir le matériel sur place pour garder le rythme du chantier, malgré nos explications.

Mais la grosse difficulté de ce chantier, ça n’a ni été l’organisation, ni la supervision. Elle est d’ailleurs la raison pour laquelle je n’écris cet article qu’aujourd’hui, fin octobre. A Liliet et moi, il nous a fallu du temps pour digérer cette expérience de Sebaco.

La difficulté que nous avons dû affronter avec Liliet n’a pas été le machisme de la part des 90 hommes qui travaillaient sur nos 21 chantiers, mais le scepticisme de la part des femmes de la communauté face à deux ingénieures femmes.

Si les ouvriers ont, comme sur tous les chantiers ici, mis quelques semaines à accepter que ça soit deux femmes qui les dirigent, le temps et les discussions techniques ont suivis leurs cours, et après quelques semaines, tout allait bien.
Par contre, il y a quelque chose qu’on n’a pas vu venir, c’est la réaction des femmes de la communauté. Apparemment, ça a été très difficile pour elles d’accepter que ce soit deux filles qui construisent leur maison, et encore moins sans la supervision d’un homme. Evidemment par pour toutes les femmes, mais pour 80% d’entre-elles.
Il y a eu des appels dans notre dos aux responsables, pour demander quand l’ingénieur, sans e, allait venir sur le chantier. Il y a eu des phrases assassines – « ¡Gracias a Dios, el ingeniero viene mañana ! », des phrases pleines de sous-entendus – « Vous devriez me remercier, je prends votre défense quand vous n’êtes pas là », du manque de respect – il n’y avait plus que les maris et les enfants qui nous saluaient. Etc, etc. La liste est très longue, et je ne veux de tout façon pas la réécrire ici.

Cette situation m’a ouvert les yeux sur la méfiance entre femmes : J’ai toujours considéré que le machisme au niveau professionnel venait des hommes. Ici j’ai vu et compris que même les femmes n’ont pas confiance dans les femmes, pour tout ce qui est considéré comme un métier d’homme. Elles préféraient même que ce soit le responsable commercial qui aille vérifier le chantier, alors qu’il n’est pas ingénieur civil – mais qu’il est un homme.

Liliet et moi avons tout de suite identifié le problème de scepticisme et de remise en question de nos compétences, qui était évident, et malheureusement même nos collègues, qui sont tous des hommes, ont mis du temps à réagir. Ils ont cherché d’autres raisons, essayé de justifier en disant que si les femmes n’étaient pas rassurées c’est parce qu’on était peut-être pas assez présentes sur le chantier – on y passait la journée, de 06h30 à 18h00 le mieux que nos 21 chantiers nous le permettaient.
Et bizarrement dans tout ça, et c’était notre seule défense, c’est que les contremaîtres, avec qui on travaillait en direct, ont toujours dit que nous faisions bien notre travail, et ne nous ont jamais laissé tomber, jusqu’à la fin.

Avec Liliet, on a passé des soirées bien difficiles dans notre maison/bureau/dépôt/salle de conférence/lit de camp… Tout ça, ça nous touchait nous en tant que personnes. Il n’y avait plus de barrière entre vie professionnelle et vie privée. En fait, ce qu’on nous reprochait, ce n’était pas de faire mal notre travail. C’était d’être des femmes. Et le fait d’être des femmes nous rendait illégitimes au poste que nous occupions.

Il a fallu qu’on se batte : On a du rester professionnelles, polies et calmes ; on a du nous faire entendre jusqu’à chez Juan XXIII, en exigeant une réunion avec les familles et les responsables de notre association, on a du demander a nos collègues « mais vous, vous vous croyez qu’on est capable de le faire ou pas ?? Alors dites-le ! » parce qu’on en pouvait plus de voir qu’on cherchait des excuses à l’attitude des femmes de la communauté.

J’ai déjà 5 ans d’expérience en tant que cheffe de chantier en Suisse, où sans même me poser la question on me prenait pour une stagiaire, parce que c’est difficile de penser qu’une femme peut être responsable d’un chantier ; où on me tutoyait alors qu’on vouvoyait mes collègues hommes ; où on m’appelait Mélanie, alors que mes collègues hommes c’était « monsieur » ; où tout le monde me regardait quand dans une réunion il fallait aller photocopier un document ; Ou le mieux… Quand des ouvriers me faisaient des commentaires, jusqu’au moment où ils réalisaient que c’était moi la cheffe du chantier.
Alors, j’ai déjà une carapace, et au final je suis contente et fière que mon travail participe à changer les mentalités. Encore plus ici au Nicaragua. Mais pour Liliet, c’était sa première expérience. Et ca a été très dur, et je rentrais toujours à Managua avec un pincement dans le ventre, parce que je savais qu’elle allait rester 2 jours toute seule dans ce contexte.

Un soir, je me rappelle avoir dit a Liliet : « Bas-toi !! Au final, tu le fais pour elles. Ce sont elles qui changeront d’avis, ce n’est pas toi. »

On aura attendu quasiment 1 mois et demi pour avoir cette fameuse réunion entre nos chefs et les familles. Evidemment, ce jour-là quand nos collègues ont ouvert le dialogue, personne n’a rien dit… Mais le message était passé. « Les Hommes ont dit que », alors on nous a finalement laissé travailler.

Le dernier mois s’est mieux passé, d’autant qu’on commençait à sortir des maisons, donc les femmes ont commencé a se concentrer sur autre chose. A la fin du mois de juillet, quand on a remis les clés à chaque famille… l’ambiance avait totalement changée.

A casi chaque remise de clés, la mère de famille nous racontait une histoire, qui toujours commençait par un lien avec la vivienda et la perspective d’un logement digne pour ses enfants… Une grossesse tant espérée qui a mis des années à venir, la nouvelle perspective de comment éduquer leurs enfants maintenant qu’il y a une chambre pour les parents et une pour les enfants, la joie qu’ils ont ressenti lorsqu’ils ont appris qu’ils étaient sélectionnés par Juan XXIII, etc.
Et en plus de ca… la majorité des femmes se sont excusées pour tout ce qui s’était passé. Une bonne surprise à laquelle on ne s’attendait pas.

Il y a même eu une mère célibataire qui n’a pas dit un mot pendant toute la réception. Quand on a eu terminé notre blabla, et qu’elle restait silencieuse, en fixant le sol, on l’a taquiné un petit peu en lui disant « alors !!! vous avez votre maison !!! » et ses yeux ont commencé a se remplir de larmes. Liliet a dit « C’était votre rêve, je m’en souviens vous me l’avez dit le premier jour où on est venu inspecter le terrain ! » Et j’ai eu le malheur de dire « vous pouvez être fière de ce que vous offrez à vos enfants », et elle s’est mise à pleurer, sans dire un mot, comme si… elle n’avait pas le droit d’être heureuse.
Les deux on l’a serré dans nos bras, elle a accepté notre geste d’affection, et lorsque je lui ai dis  «Marjinie vous avez le droit d’etre heureuse, ne l’oubliez jamais », elle a simplement hoché la tête en séchant ses larmes.

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Alors, au final, je ne sais pas si ce chantier aura lui aussi servit a changer quelques mentalités. En tous cas au niveau des ouvriers, oui. Au niveau des familles, bonne question… J’imagine et j’espère que pour certaines personnes oui, ca aura eu un effet.
En tous cas, ca a été un chantier très fort en émotion… Il m’a fallut 3 jours pour vous raconter le chantier de Leon, il m’aura fallut 3 mois pour celui-ci. Je ne sais toujours pas ce qu’on aurait pu faire autrement avec Liliet, je n’aurais surement pas la réponse. Tout ce que je sais c’est qu’il aurait fallut réagir et nous soutenir plus vite, et que mon association en a maintenant prit conscience. Et il aurait peut-être fallu que les équipes des projets sociaux nous accompagne pour un atelier sur le thème des Femmes où on aurait pu échanger, qu’elles expriment leurs appréhensions et qu’aussi elles réalisent à quel point leurs actes nous touchaient.

Sebaco 2017… Ca aura été une aventure humaine et féminine,  qui, j’espère, aura value la peine qu’on se batte jusqu’à la fin. Dans tous les cas, il y a maintenant une petite fille a Sebaco qui rêve d’être ingénieure depuis qu’elle a porté notre casque. Une petite graine de changement…

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Les enfants du projet

La vie de tous les jours à Sebaco…

2 Comments

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  1. Mélanie,
    Ce que tu as écrit là est hyper intéressant!
    Je me suis souvent fait la réflexion que les femmes étaient en partie responsables (co-responsables) de l’attitude machiste des hommes et notamment par l’éducation qu’elles donnent à leurs fils… et à leurs filles aussi.
    Ce que tu décris, la méfiance, le manque de confiance de femmes vi-à-vis d’autres femmes qui exercent des métiers d’hommes et assument des responsabilités traditionnellement assumées par des hommes est très révélateur. C’est un handicap immense. Pour changer ce point vue des femmes sur les femmes il faudra de nombreuses expériences de femmes comme toi et Liliet, des femmes qui puissent montrer qu’on peut sortir du cadre. Et qu’au final il ne s’agit pas de capacités liées aux sexes, mais bien de compétences personnelles.
    Béatrice

    Aimé par 1 personne

  2. Bravo, beau travail

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