Que se passe t-il depuis 58 jours au Nicaragua?

Depuis le 18 avril 2018, tout a basculé au Nicaragua.
Beaucoup d’entre vous ne comprennent pas ce qu’il se passe, et ne réalisent pas la gravité de la situation qu’est en train de vivre ce beau pays.
Par ce post, je ne prétends en aucun cas faire une analyse politique et sociale de ce qui est en train de se passer, je veux juste vous permettre de comprendre le conflit qui a commencé il y a maintenant 58 jours, et vous expliquer ce que sont en train de vivre les nicaraguayens. Les médias étrangers en parlent très peu, pourtant on compte déjà 168 morts en moins de deux mois.

Ca chauffe…

La semaine du 03 avril 2018, la reserve naturelle de l’Indio Maïz prend feu, à cause d’un incendie d’origine humaine non contrôlé. La reserve est située en plein centre du Nicaragua, elle correspond à ce qu’on considère comme étant la jungle nicaraguayenne. En une semaine, le feu se propage sur plus de 5’400 Ha, attisé par les vents de la région, qui soufflent généralement entre 50 et 60 km/h. Le gouvernement annonce qu’il ne fera rien, car il estime « ne pas avoir les capacités pour éteindre un feu d’une telle ampleur. », et laisse le feu emporter avec lui la faune, la flore, et les communautés indigènes. Toutefois, il trouve les ressources pour envoyer sur places des militaires chargés de retenir les journalistes et spécialistes de l’environnement qui souhaitent couvrir les dégâts de l’incendie.
Le 09 avril, le Costa Rica envois 40 pompiers et le materiel nécessaire pour aider à éteindre l’incendie. Bien tenté… Par un communiqué de presse, le responsable des pompiers costa ricain explique que le vice-ministre nicaraguayen Luis Cañas l’a informé que « sa présence et celle de son équipe n’était pas nécessaire ».

Jeudi 12 et vendredi 13 avril, plus de 300 étudiants manifestent de manière pacifiste dans Managua, devant la UCA (Université Centroamericana), pour dénoncer le comportement du gouvernement.
Le gouvernement convoque alors la « jeunesse sandiniste » pour participer à une marche pro-gouvernement. Ici, dans ma dernière phrase, vous noterez deux informations importantes pour la suite des évènements: la première est que, comme vous pouvez le voir, au Nicaragua, c’est le gouvernement qui convoque lui-même des marches en sa faveur. C’est une certaine vision de la démocratie.
Et la deuxième, c’est l’entrée en scène de la jeunesse sandiniste (J.S).
La jeunesse sandiniste est composée de jeunes qui reçoivent des bourses de la part du gouvernement, afin de pouvoir étudier, obtenir un logement étudiants, etc. La contrepartie de ce programme social? Etre au service du gouvernement lorsqu’il a besoin de vous. Par exemple, pour démontrer sa vision de la démocratie.
Pour faire simple, si un jeune ne respecte pas cet accord, alors sa bourse lui est retirée. 

Les manifestations pacifistes contre le gouvernement sont dispersées par les forces armées, et encadrées par la JS. Les étudiants dénoncent l’intimidation: le ras de bol se fait entendre.

Photo et article de presse

Hasard du calendrier…

Lundi 16 avril, 2 jours après cette tentative d’intimidation, le gouvernement annonce la mise en place d’une réforme du système social. Le jour même des manifestations s’organisent au centre-ville: les nicaraguayens s’opposent à la réforme. Estimant que le système actuel ne fonctionne déjà pas, ils refusent que le gouvernement augmentent encore une fois les taux s’imposition. On parle tout de même d’une augmentation de 7 % pour les salariés, de 12 % pour les employeurs, et d’une diminution des revenus de 5% pour les retraités.
Mardi, les manifestations s’organisent un peu mieux, les marches prennent de l’ampleur. La JS refait son apparition, mais tout reste calme.
Mercredi, une autre marche pacifiste a lieu dans la ville, en fin de journée: c’est là que tout bascule.

La goutte d’eau en trop…

En début de soirée, alors que la marche se finalise, des motards cagoulés commencent à perturber la manifestation, les émeutes commencent, la JS s’en prend à coup de pierres aux étudiants, non armés. Les gardes de la UCA ouvrent les portails et laissent des centaines d’étudiants se réfugier dans l’université. Les forces armées tirent: même si ils utilisent à ce moment là encore des balles en caoutchouc, le geste est fait. Les anti-motines ont ordre de tirer sur les manifestants.
Des étudiants resteront enfermés toute la nuit dans l’université.

« Le Peuple a perdu la peur, et Ortega a perdu le Peuple »

Le lendemain, jeudi 19 avril, commence un véritable conflit dans les rues, étudiants vs forces armées et jeunesse sandiniste. Les étudiants se réfugient dans les universités: UCA, UNI, UPOLI… Elles deviennent des champs de batailles. Les images du Nicaragua de la Révolution des années 80 reprennent vie: partout dans le centre ville on voit des jeunes avec des foulards autour du visage, des pierres dans les mains, … Les routes en pavés sont défaites: les pavés sont récupérés pour construire des barricades ou utilisés comme projectiles. Le peuple nicaraguayen est réveillé et ne se laissera pas tuer.
Ce jour là, les balles en caoutchouc utilisées par la Police se transforment en balle de plomb.

​-> A regarder jusqu’à la fin <-

Premier article publié dans la presse française

D’énormes mouvements de solidarité se mettent en place entre les citoyens: les nicas s’organisent pour créer des points de collecte et amener de la nourriture et des produits pharmaceutiques dans les universités. C’est beau, mais malheureusement, après quelques jours les forces armées ont pour ordre de réquisitionner tout cela.
Ca tourne au grand n’importe quoi: on assistera à des scènes ridicules où la police vide des véhicules de civils sortant de supermarchés, alors qu’ils n’ont aucune preuve que les produits été destinés aux étudiants.​

Suite à ces 3 jours horribles, Rosario Murillo, vice-présidente et femme du président Ortega (oui, on est très famille dans le gouvernement Nicaraguayen) déclare que la réaction de la JS et des forces armées est purement de la légitime défense, face  un « groupe de minuscules » qui sème le trouble. Elle insiste sur le fait qu’elle ne comprend pas pourquoi tant de violence, qu’elle pensait que le Nicaragua en avait terminé avec tout ça, et qu' »en tant que Mère », elle cherche à comprendre pourquoi la situation en arrive à ce point critique. Elle est d’ailleurs sûre qu’aucune mère ne veut « autant de violence » pour ses enfants.
Ce jour-là, on comptera déjà 54 morts, annoncés un par un, jour après jour, par les réseaux sociaux.

Intervention Murillo – Minusculos

Le 22 avril, Ortega annonce qu’il annule la réforme du système social, et s’empresse d’en informer les quelques médias internationaux qui commençaient à s’intéresser aux émeutes. (Oui, jusqu’ici j’ai oublié de préciser qu’entre temps Ortega à censurer les médias nicaraguayens – qui, pour la plupart, appartiennent à sa famille. En quelques jours, il y a eu des licenciements de journalistes, des fermetures de canal de television, etc.)

Le 23 avril, en écho aux incompréhensions de Murillo, une marche pour la paix s’organise à Managua: ce sera la plus grande marche que le Nicaragua n’ait jamais vu. Pas mal pour un groupe de minuscules, non? Suite à cette marche, Ortega accepte d’ouvrir le dialogue, et nomme l’Eglise comme médiateur.

Le 29 avril, une autre marche impressionnante est organisée, convoquée par l’Eglise Catholique: des centaines de milliers de nicaraguayens se rassemblent devant la Cathédral métropolitaine pour réclamer la fin de 11 années d’oppression, et dénoncer les 83 morts de ces derniers jours. Cette marche réunira pour la première fois des associations féministes et homosexuelles, les familles des jeunes disparus et assassinés, et des milliers de paysans, arrivés par camions entiers dans la capitale.

Il faudra attendre jusqu’au 16 mai pour que le couple présidentiel Ortega-Murillo s’asseye à la table de négociation. Pendant ce temps, la ville de Massaya devient le théâtre d’affrontements civils: le 12 mai, le marché artisanal brûle alors que les habitants et les forces armées se battent, laissant derrière eux 300 blessés et un mort. Ortega n’ordonne pas le cessez-le-feu, et n’interviendra pas non plus lorsque la police lancera des bombes lacrymogènes sur les représentants de l’ANPDH (Association nicaraguayenne pour les droits humains), venus jusque-là pour tenter de négocier une pause dans le conflit.
Les jours suivants se ressemblent. L’ANPDH réussit toutefois à négocier la libération d’environ 25 personnes détenues arbitrairement au Chipotle, la « prison de l’intimidation » de Managua.

Dialogue national

Le premier jour du dialogue est attendu avec impatience.  Bien qu’Ortega n’ait pas rempli les conditions préliminaires demandées par l’Eglise, telles que l’annonce d’un cessez-le-feu, le dialogue commence avec autour de la table le couple Ortega-Murillo, et des représentants des étudiants, de l’Eglise, des entreprises privées, et des paysans.
Ortega prend enfin la parole, pour expliquer, avec une innocence incroyable (c’est le mot) que « la police n’a pas ordre d’attaquer, mais qu’elle doit pourtant se défendre, contre les étudiants armés ». Il ira même jusqu’à exprimer son intérêt à recevoir une liste des étudiants supposés morts. Pour montrer sa bonne foi, il informe que le gouvernement accepte l’entrée dans le pays de la Commission interaméricaine des droits de l’Homme CIDH.
Alors que l’Eglise, et les représentants des entreprises restent très diplomates, les étudiants coupent plusieurs fois la parole à Ortega. La première fois, Madeline Caracas représentante du mouvement estudiantine intervient en lisant une liste de toutes les personnes mortes pendant le conflit, suite à l’intérêt feint d’Ortega de connaître les noms de ces personnes. Malaise…
La deuxième fois, Lester Alleman, reprend la parole: après une première intervention très directe où il dira ses 4 vérités au président (voir vidéo plus bas), Lester se lève et interpelle directement Ortega alors que l’heure de fin de la rencontre approche:
« Président Ortega, avec tout le respect que nous vous devons, nous revenons à la même situation. Vous n’allez nul part, et personne ne va partir de cette table. Ce que vous avez dit ne nous convint pas, et ne va pas non plus convaincre la Police. Avez-vous une idée de combien de temps il va nous falloir pour de nouveau pouvoir respecter une personne avec un uniforme?  Cela va nous prendre beaucoup de temps.. parce que vous êtes des assassins, parce que vous nous avez tués, et vous continuez de le faire. Pour cela, nous vous demandons d’être « presentable », tel un vrai commandant qui se lève, et donne l’ordre militaire de cessez-le-feu, pour toutes ces nuits où les paramilitaires nous attaquent. La police civile, on sait la gérer. Notre futur est incertain, la Jeunesse Sandiniste est armée, nous ne sommes pas en train d’inventer des morts! Vous ne sortez pas d’ici tant que vous ne donnez pas cet ordre, ce dialogue était fait pour ça! »

Il est midi, une musique de prière interrompt Lester, le couple Ortega-Murillo prie, et se retire. Il n’y aura pas de cessez-le-feu.
Video avec sous-titres première intervention Lester Alleman

~lester

Les autres discutions auront lieu à vase-clos. Jusqu’à aujourd’hui, 14 juin 2018, le dialogue n’aura pour le moment pas eu officiellement d’impact.

Et pendant ce temps-là…

Depuis le 16 mai, les choses ne font qu’empirer: à ce jour, on compte 168 morts, 1’200 blessés et plusieurs dizaines de disparus.
Il y a des jours calmes, et il y a surtout des jours d’horrible répression: le plus choquant a été le 01er juin, jour de la fête des mères au Nicaragua. Alors qu’une marche pacifiste avance dans Managua au rythme du slogan « Nous voulons la paix », des coups de feu retentissent au niveau de l’université d’ingénierie, au centre-ville, créant des mouvements de panique incontrôlables dans la foule. 11 étudiants trouvent la mort cet après-midi-là et 79 ressortent touchés par balle.
Le journal la Prensa titre le lendemain « La fête des mères a été une boucherie ».

Article en anglais de mon collègue Brian

Les images se passent de commentaires: Je vous poste ici quelques photos de ces 3 dernières semaines au Nicaragua…

Depuis des semaines, des parents viennent directement aux portes des prisons pour réclamer la libération de leurs enfants détenus de manière illégale: tous les jours, on voit sur les réseaux sociaux des annonces de nouveaux « disparus ». Ceux qui ont de la chance « réapparaissent », sont retrouvés en prison. D’autres ne reviennent pas, ou leur corps est retrouvé sans vie. Une mère retrouvera le corps mort de son jeune fils, en caleçon, avec plus aucune dent, et les deux pieds cassés.

Fin mai, Amnesty International est entré dans le pays. Alors que les membres de l’ONG se trouvaient dans l’université UCA, les forces armées qui n’étaient pas au courant de leur présence, se sont mise à tirer sur les étudiants dans la rue, devant eux.

Rapport et video d’Amnistia

 

Couvre-feu

Depuis quelques jours, un couvre-feu officieux s’est mis en place. Les rues se vident à partir de 18h00: il ne faut pas être dans la rue la nuit, au risque d’être assassiné.

Quand cela va-t-il cesser?

De tout mon cœur:  ¡Fuerza Nicaragua!
On est avec toi

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Sources photos:

https://www.elobservador.com.uy/nicaragua-amnistia-internacional-acusa-al-estado-nicaragense-ejecuciones-extrajudiciales-con-conocimiento-del-presidente-daniel-ortega-n1236502
https://www.elnuevodiario.com.ni/nacionales/460968-indio-maiz-nicaragua/
https://www.theatlantic.com/photo/2018/05/a-month-of-anti-government-protest-in-nicaragua/561632/
https://www.americamagazine.org/politics-society/2018/05/31/what-i-saw-mothers-day-massacre-stunned-nicaragua
Facebook: Sergio Cabrales Dominguez
https://www.npr.org/sections/thetwo-way/2018/05/31/615776264/weeks-into-unrest-still-more-bloodshed-roils-nicaraguas-cities
https://www.courrierinternational.com/depeche/nicaragua-98-morts-depuis-mi-avril-ortega-saccroche-au-pouvoir.afp.com.20180531.doc.15i4kw.xml
http://fr.euronews.com/2018/04/21/emeutes-meurtrieres-au-nicaragua
https://www.washingtonpost.com/world/the_americas/death-toll-reaches-100-in-nicaragua-as-political-violence-intensifies/2018/06/01/74bd5a64-65b0-11e8-81ca-bb14593acaa6_story.html?noredirect=on&utm_term=.b6cc6d1eb68d
https://www.elnuevodiario.com.ni/nacionales/464354-dialogo-nicaragua-universitarios-daniel-ortega/

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