Rentrer

J’avais prévu le départ. J’avais prévu les coups de blues, les difficultés, les incompréhensions. Je m’étais imaginé les nouvelles amitiés, les échanges avec les communautés, le rendu de mes premières clefs. J’avais peur que tout ait changé quand je revienne. Que mes meilleures amies m’aient oubliées, qu’elles aient tourné la page, que mes nièces ne se souviennent pas de qui j’étais.
On extrapole quand on part vers l’inconnu. On a beau entendre que « tu verras, tu pleureras le jour où tu rentreras, parce que tu ne voudras pas quitter le Nicaragua », on se dit que non, que c’est impossible d’être plus triste et flippée que ce qu’on ressent la veille d’atterrir dans notre nouveau pays, quand pour la première fois on a tout laissé chez nous.

J’avais pas prévu le retour. J’avais simplement pensé que ca serait facile et dans très longtemps. J’avais bien entendu Béatrice d’Eirene insister sur le fait que le groupe de soutien devrait être présent aussi pour le retour. Je me souviens de mon pote Diego, qui après seulement 6 mois au Nicaragua, nous disait que c’était bizarre de rentrer.
Je n’avais pas imaginé tout ce que j’ai ressenti en quittant le Nicaragua, deux ans plus tard.

En deux ans, on a le temps de refaire sa vie, de construire des amitiés solides, de tomber amoureuse, d’avoir son quartier, de se sentir à la maison, de faire de ses collègues des amis, d’aimer son nouveau travail, de remettre en question ses valeurs, d’en apprendre des nouvelles.

Pour tout ça et pour l’évolution positive qu’avait prit le département Primero la Vivienda, j’avais décidé de rester une année de plus avec l’association Roncalli. Et loin de moi l’idée de rentrer en Suisse.
Mais le président Ortega a fait des siennes, et les choses ont terriblement tournées.
Alors que tout part en vrille dans l’ensemble du pays, avec ma colloc nous restons enfermée 13 jours à la maison. Bien sûr, depuis l’extérieur, nos contacts à l’étranger ne se rendent pas compte de ce que nous sommes en train de vivre. Oui, nous, nous allons bien. Mais les nicaraguayens sont en train de mourir autour de nous. Dans la rue là, juste à côté.

Bref, je suis partie. J’ai eu 5 jours pour faire mes bagages. Ma colloc, elle aussi étrangère, à du tout plier en 24h, quelques jours plus tard. Le dernier soir j’ai pu dire aurevoir à mes amis les plus proches, qui vivent à Managua. J’ai eu de la chance, on a pu se réunir.

Et non, finalement, je n’ai pas pleuré en quittant le Nicaragua.
J’étais seulement en mode radar automatique, la représentante d’Eirene et moi voulions juste être sûres de pouvoir arrivées saines et sauves à l’aéroport, cette route ayant été le théâtre de beaucoup de violence depuis le début des affrontements.

Cela fait 4 mois que j’ai claqué la porte au nez de ma nouvelle vie, que j’essaye de me remettre dans la peau de la suissesse que l’on attend de moi, que je réponds à la question « alors, contente d’être rentrée? », ou pire « Alors c’est quoi la suite? ». Que je me noie dans le travail pour ne pas penser.

Mes amies n’ont pas tourné la page, rien n’a changé, et mes nièces ne m’ont pas oubliées.

Alors, pourquoi ça cloche? Parce que je suis triste d’avoir laissé mes amis nicaraguayens dans ce contexte; parce que moi je suis sortie et pas eux – mais ça, on me dit que je n’y peux rien, et je veux bien le comprendre. Mais surtout parce que ce que je faisais au Nicaragua avait un sens et qu’aujourd’hui il n’y en a plus.

Je faisais un travail que j’aimais, et qui m’apportait énormément: en travaillant en permanence avec mon binôme Kenneth, nous avions réussit à faire évoluer beaucoup de choses, et à long terme, et j’avais le sentiment de faire quelque chose d’utile, en plus de faire ce dont j’avais toujours rêvé et de défendre le droit au logement digne, ce droit fondamental pourtant souvent mis de coté étant donné son coût élevé.

Mais tout s’est arrêté du jour au lendemain: j’ai du partir, l’association Roncalli a aujourd’hui du mal a tourné – normal, qui achète une maison dans ce contexte..? et moi je suis censée retourner à la vie paisible suisse.

La suite, je n’en sais rien. Aujourd’hui je ne suis pas prête à ce qu’il y ait une suite, je dois d’abord tourner la page, accepter tout ce qu’il s’est passé et tout ce qu’on à vu. Ensuite seulement j’essayerai de redonner un sens à ce que je fais.

« Don’t give me timing. Give me time. »

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