Lima: 42 familles et une ligne de métro

Août 2017 – Aujourd’hui, j’ai rendez-vous avec Margarita de l’Asociación de vivienda Virgen del Carmen del Quinto patio, à Lima, tout prêt de la station du train électrique de la capitale péruvienne, Presbítero Maestro. Tellement prêt, que je me retrouve en fait presque sous le pont qui sert de station. Ce n’est donc pas pour rien que leur résidence s’appelle « Condominio métro de Lima ».

3 petites femmes me reçoivent, grands sourires, un peu intimidées. Moi aussi, car c’est la première fois que je rencontre seule des coopérativistes hispanophones. On s’installe dans la salle communale, Monica s’excuse: ils ont fêté un anniversaire hier et il reste encore des décorations un peu partout dans la salle. « La soirée à été longue » me dit-elle en rigolant.
Il fait froid et humide mais on est au Pérou: on gardera les fenêtres grandes ouvertes pendant toute la discussion, comme les péruviens en ont l’habitude.

Je leur explique la raison de ma présence: comme je leur avais commenté lorsque j’ai pris contact avec elles sur Facebook, je suis ingénieure civil spécialisée dans le logement social et tout simplement, je m’intéresse à leur histoire: pourquoi la coopérative, pourquoi et comment ces maisons… Je voudrais comprendre la relation entre les coopérativistes et leur logement. Album photo à l’appui, Margarita, la présidente de la coopérative, commence alors à me raconter…

Nous sommes dans les années 90, à Lima. Depuis prêt de 100 ans, 37 familles louent de génération en génération des petites maisons qui appartiennent toutes à la Sociedad de Beneficiencia publica. (Société publique d’œuvre de charité). 
Margarita m’explique qu’avant de se réunir en tant que Coopérative, ces voisins étaient déjà une communauté unie. En effet, bien que la Sociedad de Beneficiencia soit une société publique « créée dans le bus d’aider les personnes à faibles revenus, malades ou âgées« , elle s’adapte à l’évolution du coût de l’immobilier à Lima, et à partir de 1992, augmente chaque mois le loyer, allant jusqu’à une augmentation de 200% un mois de l’année 1993.
C’est la goutte d’eau en trop. Les familles s’organisent alors pour défendre leur droit, et après une forte résistance obtiennent leur premier succès: Beneficiencia se voit obligée de rétablir le prix des loyers au coût initial, et les expulsions programmées suite au non-paiement du loyer  sont annulées. 

En 2007, la communauté décide de se porter volontaire pour devenir le projet pilote du programme d’Amélioration de Quartier et Village, lancé par le président de l’époque. Dans le cadre de ce programme, la communauté réussit à s’organiser suffisamment pour solliciter un autre programme « Ya soy proprietario ». Monica, secrétaire de la coopérative, affirme que les talents de Margarita ont énormément joués « elle a su exprimer aux autorités ce que voulait et ressentait chacun des membres: être propriétaire et sortir de cette dépendance de la location ». En 2009, par un décret du MIMDES (Ministère de la femme et du développement social) Beneficiencia doit transférer ses bâtiments, loués depuis plus de 100 ans, aux familles occupant les lieux. En attendant le transfert officiel des propriétés, le MIMDES remet à chaque famille un titre symbolique de reconnaissance, en papier carton, « pour avoir agit de manière satisfaisante pour l’initiative de transfert d’une propriété. »

En parallèle, et toujours en 2009, le gouvernement du même président, à nouveau élu, relance le projet du métro de Lima, suspendu depuis plusieurs années. « Pour un montant de 410,2 millions d’US$, le contrat prévoit la construction de 9 nouvelles stations et une fin des travaux en juin 2011, la remise en état et aux normes du tronçon déjà construit*. »

En 2010, alors que les coopérativistes, toujours en attente des vrais actes de propriété, travaillent depuis plus d’une année avec l’institut péruvien CIDAP à la conception participative de l’amélioration de leur logement, on leur apprend qu’il faut quitter les lieux. Margarita et Monica courent à la mairie, où elles découvrent en bas du contrat de cession des logements une petite ligne qui dit « terrain concerné par le projet de métro de la ligne 1 du tronçon 2 de Lima« . « C’est un coup bas! La communauté a toujours lutté pour être propriétaire et les autorités le savaient! »

Les 42 familles décident alors de se faire entendre et organisent un sitting devant la mairie avec tambour, cymbale, mégaphone etc, pour prévenir qu’ils ne se laisseront pas faire. N’ayant jamais fait face à une opposition si forte, les autorités sont alors déstabilisées. Monica et Margarita rigolent en repensant à ce jour…

03112010471

Les autorités acceptent alors de convier les familles aux discutions, de « les consulter ». Elles retrouveront autour de la table la société Beneficiencia, présente elle depuis le début des discutions.
Monica et Margarita soulignent que ces rencontres n’étaient pas une vraie discussion: « c’était plus une pression psychologique: des réunions tous les jours alors qu’on devait aller travailler, des décisions à prendre tout de suite… Des mensonges aussi, sur l’impact réel du projet » . Les habitants prennent alors une décision radicale: enlever la poignée du portail en fer qui permet d’entrer dans la communauté. Simple mais efficace: les autorités et Beneficiencia ne peuvent plus rentrer. « Basta amigos. »

A cette étape de la résistance, les travaux du tram avancent et arrivent peu à peu jusqu’aux logements des 42 familles… « Les machines commençaient à travailler juste à coté de notre propriété! Les maisons tremblaient tous les jours: ils étaient déjà en train de creuser » Mais Margarita, Monica et les 40 autres familles étaient bien décidées à ne pas bouger! Elles appellent alors à l’aide la presse, les défenseurs du peuple, « toutes les institutions qui pouvaient [les] aider« .

Face à tant de pression et de résistance, les responsables du projet se voient contraints d’arrêter les travaux. « Un mois d’arrêt! » Le sourire de Monica en dit long sur ce qu’elle ressent… Les autorités sont alors forcées de s’asseoir autour de la table et de reprendre une vrai négociation avec les familles. 80% des demandes sont alors acceptées. Sur un autre terrain proche de l’actuel, les autorités s’engagent à construire 42 maisons de 75m2, avec des revêtements, les services de base (Réseaux d’eau et d’électricité), des espaces verts, et surtout à remettre un vrai titre de propriété à chacune des familles. En plus de cela, s’ajoutera « le droit d’être observateur de la construction: le droit de voir les matériaux, de s’assurer qu’ils soient de bonne qualité, que les fondations soient correctement réalisées, etc.« 

Les 42 maisons sont toutes de même dimension: pour les habitants, c’était important d’exprimer l’égalité à travers leur projet. D’ailleurs les maisons seront réparties par tirage au sort. En plus des logements, une salle communale est construite pour les réunions et les activités en commun.

L’association de vivienda Virgen del Carmen del Quinto patio aura finalement gagné sa lutte première, obtenir la sécurité d’occupation. Mais je repars convaincue qu’en réalité, elle aura gagné bien plus que cela. L’accès à la propriété, des logements dignes, une zone de vie où les enfants peuvent jouer en sécurité, la proximité du métro qui les amène au centre ville…
Cette visite m’inspire. Alors que Monica et Margarita me disent que je serai toujours la bienvenue pour visiter leur association, je me dis qu’il faut que je continue, que des tas de communautés ont leur histoire à raconter… l’idée de partir à leur rencontre commence à germer.

Margarita: « Si nosotros pudimos, ustedes tambien pueden. »

*Sources complémentaires: http://promotoreslegalesurbanos.blogspot.com/2010/
https://fr.wikipedia.org/wiki/Métro_de_Lima

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