Santa Marta: la favela gentrifiée de Rio de Janeiro

Décembre 2018 – Aujourd’hui, pas besoin d’aller très loin pour rencontrer Salete et son maris. Je descends à la station de métro Botafogo, au centre de la zone sud de Rio de Janeiro.
La Zona Sul est l’une des 12 municipalités de Rio, qui compte différents quartiers tels que Copacabana, Ipanema, ou encore Flamengo. C’est la municipalité la plus fréquentée par les touristes, car c’est là que se trouvent tous les sites touristiques, les magnifiques plages et les beaux hôtels.

Le couple m’attend au pied de la favela. « Bienvenue à Santa Marta! » Un grand sourire en prime, Salete m’explique que cela fait 40 ans qu’elle habite ici, qu’elle travaille depuis 8 ans  pour l’association des habitants de la favela, qu’ici tout le monde la connaît, qu’il n’y aura pas de soucis. Avant de commencer la visite, Salete me demande si cela m’intéresse d’aller voir la Favelinha (littéralement « la petite favela ») car ça lui paraît intéressant, mais le président de l’association n’est pas tellement d’accord qu’on y aille. Forcément, je réponds que oui.

Nous voilà parties. Après être passées devant les fameuses maisons colorées de la favela – une oeuvre d’artistes hollandais, Haas et Hahn – nous entrons dans les entrailles de Santa Marta, composée de 2’000 maisons. En même temps que l’on se balade dans la favela, Salete me raconte l’histoire de sa communauté:
Dans les années 1930, le père José Maria Natuzzi, à l’époque directeur du collège Santo inácio, fait venir de nombreux travailleurs de plusieurs villes brésiliennes pour construire et s’occuper du collège. Ces personnes, toutes agriculteurs, ou ouvriers, n’ont alors pas d’endroits où loger, ni les moyens de louer une chambre dans la zona sul. Ils s’installent alors sur un espace vide, dans les environs proches du collège, là où le vent souffle, au point d’en oublier la chaleur de Rio, et où la vue est magnifique.

Si la vue est aussi belle, c’est parce que le terrain occupé est à 340 m d’altitude. Imaginez-vous tous les matins, tous les soirs, à chaque course, à chaque fois que vous sortez de chez vous… monter et descendre ces 340m de dénivelé.

En 1950, 1’632 habitants sont comptabilisés dans le registre de la ville. Aujourd’hui, fin 2018, on compte plus de 5’000 habitants, la majorité venant des régions nord et nord-est du Brésil.

A l’origine, les maisons étaient toutes construites en bois. Aujourd’hui, la plupart ont été reconstruites par les habitants eux-mêmes avec des matériaux tels que des briques ciments, des briques de terre cuite.
Des quelques maisons encore en bois que je vois lors de notre passage, la majorité sont en train de s’effondrer. Je demande à Salete si ils n’ont pas peur de l’effet domino, les maisons étant tellement collées l’une à l’autre. Elle me raconte que récemment une maison s’est écroulée, emportant avec elle la famille qui y vivait, mais qu’il n’y a pas eu de conséquences sur les autres maisons.

Une nouvelle maison est en cours de construction là où l’ancienne s’est effondrée

Nous passons vers une maison inhabitée, qui est clairement en train de s’effondrer, retenue par un pilotis en bois de 10 cm de diamètre. Problème: comme le terrain est en pente, pour continuer notre chemin, il n’y a pas d’autre option que de passer en dessous de ce pilotis, en dessous de la maison qui s’effondre. A ce moment là, juste quand nous passons un petit enfant passe avec un tricycle à quelques centimètre de la base du piloti. Ca me fait peur, et je demande à Salete si quelqu’un fait quelque chose pour cette maison, qui est en train de s’effondrer là où tout le monde passe.  Elle m’explique que c’est la responsabilité du propriétaire de faire quelque chose. Malheureusement le propriétaire ne vit plus dans la maison.

Salete m’explique que dans le cadre du processus de pacification,
le gouvernement a bétonné les allées centrales et construit une crèche, une école et un centre de formation professionnel, mais aussi installé un réseau d’électricité en partenariat avec une entreprise privée, il y a environ 15 ans, ainsi qu’un réseau wifi en 2009. Aujourd’hui, fin 2018, il n’y a aucune régularité dans les factures mensuelles. Chaque fin de mois, c’est la surprise: les habitants découvrent combien ils vont devoir payer. Salete me raconte qu’elle reçoit parfois des factures de plus de 300 reales ( 80 CHF).

Je profite de parler des factures pour demander combien cela coûte de vivre ici. Sa réponse me laisse sans voix: Pour vous donner une idée, je loue actuellement une chambre dans un quartier résidentiel de Rio, dans un bel appartement d’une famille aisée. Je loue 1’200 reales par mois, tout inclus. (320 CHF)
« Pour un studio, 550 Reales. Une maisons avec 2 chambres, c’est 800 Reales, sans l’électricité. » Je n’en reviens pas… Salete m’explique le phénomène de gentrification que connaît Santa Marta: « Notre favela est vue comme une favela plus sûre que les autres. Grâce au processus de pacification qu’il y a eu en 2008, et au développement des activités culturelles et de la vie en communauté mise en place par l’association des habitants, Santa Marta attire les foules. Avant les personnes qui vivaient ici étaient pauvres, maintenant la population a évolué vers une classe sociale moyenne-basse. Tout ça a fait que les prix ont augmentés. Si tu veux acheter un terrain dans la favela, il faut débourser 50’000 Reales (13’200 CHF).« 

Nous arrivons devant le « plan incliné »: un service de navette gratuit mis en place en 2008 par la mairie qui, en plus de faciliter l’accès entre le haut et le bas de la favela, permet la collecte de déchet. Il y a deux arrêts, un au milieu de la favela, un tout en haut. On monte pour un arrêt.

Pour avoir déjà observé ce type d’installation à Medellin, en Colombie, je me demande si cette navette sert réellement à tous les habitants… La navette est tout à l’Est de la favela… Est-ce que ca vaut la peine de l’utiliser quand on habite de l’autre côté, tout à l’ouest. Pas sûr. Et justement, cela ne participe-t-il pas à justifier que les maisons à l’est se louent plus chères qu’à l’ouest?…

Tout le monde descend, nous voilà tout en haut de la favela: l’origine de l’occupation de la colline Santa Marta. C’est ici qu’ont été construites les premières maisons dans les années 30. C’est aussi ici, à côté de l’arrêt du plan incliné que se trouve la station de la police militaire. Elle me semble déserte, je demande à Salete un peu plus d’information.
En 2008, le gouvernement décide d’agir contre les gangs de trafiquants et contre les milices, installées depuis les années 70 dans différentes communautés de la ville de Rio. Santa Marta fût la première favela a voir débarquer la première UPP – Unité de Police pacificatrice. Salete m’explique qu’effectivement cela a eu un impact positif sur la favela: la drogue, la violence, les armes s’étaient peu à peu retirées de la vie quotidienne des habitants. En plus de ça, une relation de confiance s’était installée entre les habitants et les policiers, au point que ces derniers participaient à des activités, telles que les matchs de foot, avec les enfants. Evidemment la drogue n’avaient pas disparue à 100%, mais le sentiment de violence s’était apaisé, et Santa Marta était considérée comme un territoire de paix. Jusqu’en 2016.

En août 2016, les jeux olympiques d’été se terminent à Rio de Janeiro. Et avec eux les budgets pour financer les UPP. Les salaires des policiers baissent, les effectifs diminuent… Les trafiquants reviennent. La corruption réapparaît. Les UPP entrent de moins en moins dans la favela. Les habitants eux continuent d’y vivre.

On arrive à l’endroit qui fait toute la réputation de Santa Marta: la statue de Mickael Jackson!
En 1996, MJ tourna son clip « They don’t care about us » ici, à Santa Marta. Une journée de méga tournage, où tous les habitants participèrent au clip, postés aux fenêtres. Tout cela ayant été autorisé par le chef du trafic de drogue de l’époque.

Nous voilà arrivées à la fameuse favelinha… Une extension de la favela actuelle, qui dépasse les limites géographiques du terrain officiel de Santa Marta. Là, nous rencontrons un habitant en train de construire sa maison, en bois. Il m’explique qu’il est haïtien, que cela fait plusieurs années qu’il vit à Santa Marta, et maintenant il construit sa maison, ici dans la favelinha, parce que le terrain est trop cher dans la favela. A peine la conversation terminée, une habitante nous invite à prendre le café chez elle, pour qu’on voit sa maison. Honnêtement la maison est simple, mais bien construite. Il y a une terrasse super cosy, avec une vue magnifique, d’un côté l’océan, de l’autre le christ.
Dans le ciel, au dessus de nous, les hélicoptères de la police militaire tournent.

Je repars très touchée de ces rencontres: les deux habitants m’ont clairement exprimés qu’ils sont conscients que du jour au lendemain, les autorités peuvent venir et détruire leur maison, dans laquelle ils ont passé toutes leurs économies. Mais je crois que ce qui m’a le plus touché, c’est qu’en plus de ce sentiment d’insécurité, et ce risque financier énorme, ils savent qu’ils ne sont pas acceptés par d’autre habitants, car ils sont vue comme des squatteurs. Des squatteurs de favela.

Avec Salete on se dirige vers la sortie de Santa Marta. Au passage, on croisera quelques armes de guerre et quelques trafiquants. « Oi Tudo bem? » Il n’y a pas de problèmes: ils savent qu’on est là, je suis avec Salete.
Sur la descente, je lui avoue que j’ai du mal à comprendre. Il y a encore 3h je ne m’imaginais pas que cela coûtait aussi cher de vivre dans une favela de la zona sul. Il y a si peu de différence entre un loyer dans les quartiers résidentiels populaires de la zona sul et un loyer d’ici… Salete m’explique alors la clé du problème. Vivre dans les quartiers résidentiels, c’est, en plus du loyer, être obligé de payer ses impôts. C’est être obligés de payer ses factures d’eau et d’électricité. C’est devoir payer un portier en plus du loyer de l’immeuble. Car en ville, pas d’immeuble sans portail: à Rio, on se protège.

Je repars de Santa Marta, et je commence à comprendre la problématique de Rio de Janeiro: je pensais qu’il n’y avait pas de classe moyenne au brésil. Mais c’est faux: ici, dans les favelas de la zona sul, il existe une classe moyenne. Une bonne partie des habitants travaille légalement, gagne un salaire. Mais ils n’ont pas accès au reste de la ville, car ils n’ont finalement pas les moyens, entre autre, de se payer le luxe d’un portail, ni l’option de trouver un appartement sans ces frais de services.
Les conséquences de la peur de la violence coûtent chères aux Cariocas.

Un arrêt de métro, je retourne dans mon quartier. Arrivée devant mon immeuble, je salue le portier. C’est un type cool. En plus, il habite dans les favelas de la zona sul.


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